L’âme de Mélitone
Assis en boule sur sa chaise, les genoux serrés dans les bras, les sourcils froncés, la lèvre inférieure pendante, Serge observait gravement sa nounou, Aliona Gavrilovna, qui coloriait des noix pour l’arbre de Noël. Elle les tirait d’un sac, l’une après l’autre, les plongeait dans une écuelle pleine d’un jus argenté, les poussait, les retournait avec une cuillère de bois, les repêchait enfin, ruisselantes, lumineuses, méconnaissables, et les mettait à sécher près d’elle, sur un buvard rose. En clignant des paupières, Serge pouvait se figurer qu’un oiseau de légende s’était introduit dans sa chambre pour y pondre des œufs en métal rare. Cette idée l’amusa un instant. Puis, il se dit qu’Aliona Gavrilovna menait peut-être une double vie et fabriquait de la fausse monnaie quand tout le monde dormait dans la maison.
– Est-ce ainsi qu’on fabrique de la fausse monnaie, nounou ? demanda-t-il.
Aliona Gavrilovna rajusta ses lunettes, et son vieux visage craquelé, couleur de terre ingrate, exprima le mécontentement :
– Reine des Cieux ! D’où veux-tu que je sache comment on fabrique de la fausse monnaie ? Ce sont les bandits qui fabriquent de la fausse monnaie, et pour ça on les envoie en Sibérie. Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de travailler. Prends tes ciseaux…
Il ramassa les ciseaux à bouts ronds qu’il avait laissés tomber sur le tapis, et se remit à découper des étoiles dans un carton doré.
Cette année-ci, maman se plaignant de migraines, les préparatifs de la fête avaient été confiés à l’initiative d’Aliona Gavrilovna. Vers la mi-décembre, toute la famille avait quitté Moscou pour s’installer à la campagne, dans la grande maison de Pokoïnoié, qui fleurait bon la cire d’abeille et le bois de cyprès. Les parents de Serge passaient leurs journées à jouer au whist chez les voisins et la nounou régnait sur le personnel. Hier, Stéphane, le jardinier, était parti pour la forêt, avec son fils. Ils étaient revenus tard dans la soirée, traînant derrière eux, comme une bête blessée à mort, un lourd sapin aux branches poudrées de neige. Le sapin avait été dressé dans le salon. Mais Serge, en dépit de ses supplications, n’avait pas été autorisé à le voir. Une fois de plus, à tout hasard, il demanda :
– Est-ce que je ne peux vraiment pas jeter un coup d’œil sur l’arbre de Noël ?
– Quand tu seras plus grand, dit la nounou. À huit ans, ce serait un péché.
– Mais le fils de Stéphane…
– Ce n’est pas la même chose.
– Pourquoi ?
– C’est un petit paysan.
– Et pour les petits paysans, l’âge ne compte pas ?
– Non.
La figure d’Aliona Gavrilovna reflétait une conviction inébranlable. Un peu de peinture argentée brillait à ses doigts et sur le bout de son nez. Serge voyait en elle le symbole de l’omniscience. Certes, papa et maman étaient des gens très respectables ; mais ils se trouvaient du côté de la lumière et du mouvement, tandis qu’Aliona Gavrilovna penchait vers l’ombre, le mystère, la confusion, le prodige. Elle connaissait toutes les vieilles histoires qui parlent de gnomes bossus, de fées évanescentes, de paladins chevauchant dans les forêts magiques et de sorcières échevelées volant sur des balais hirsutes en brindilles de bruyère. En outre, elle était très croyante et savait par cœur la liste des intercesseurs chrétiens. Le prêtre de Pokoïnoié la tenait en grande estime, parce que, depuis le début du carême, elle jeûnait avec une rigueur sans défaut. L’année dernière, elle avait failli mourir d’une pneumonie et avait reçu l’extrême-onction dans son lit. Puis elle s’était rétablie. Mais elle disait elle-même qu’après cet événement, son âme s’était développée comme la pâte sous l’action du levain. Ayant été mise en contact avec l’autre monde, elle prétendait avoir, sur les choses de l’au-delà, des lumières dont le commun des mortels était naturellement dépourvu. En dévisageant la nounou du coin de l’œil, Serge se demandait si, à la minute présente, elle n’était pas en conversation familière avec un archange.
Derrière les vitres, décorées de cristaux de givre, la neige tombait, molle et lente, accumulant sur toute la terre des parcelles de silence, de sagesse et de pureté. Une chaleur insinuante venait du poêle trapu à revêtement de faïence blanche. Les jouets dormaient dans leur caisse. À l’occasion du jour sacré, Aliona Gavrilovna avait remplacé la veilleuse en verre rouge de l’icône par une veilleuse en verre bleu.
– Quand finiras-tu d’habiller l’arbre de Noël ? demanda Serge.
– Ce soir.
– Avec papa et maman ?
– Oui.
– Et sans moi ?
– Bien sûr !
Il soupira :
– Je ne comprends pas pourquoi on cache l’arbre de Noël aux enfants avant la messe.
– Parce que, dit Aliona Gavrilovna, avant la messe l’arbre de Noël n’est qu’un vulgaire sapin.
Serge médita sur cette affirmation étonnante. Puis une peur panique le saisit au ventre. Et si ses parents s’étaient trompés de date ? Il regarda le calendrier pendu au mur : 23 décembre 1912. Pas de doute possible. C’était bien demain soir que Jésus devait naître, une fois de plus, entre l’âne et le bœuf, dans l’église de Pokoïnoié. Rassuré, il dit sur un ton sérieux :
– Noël est vraiment une très grande fête, n’est-ce pas, nounou ?
– La plus grande fête avec Pâques, répondit Aliona Gavrilovna. Même les païens le savent !
– Et que se passe-t-il, cette nuit-là, dans le monde ?
Il espérait qu’elle lui parlerait du Père Noël, qui allait de maison en maison, le dos courbé sous le poids de sa hotte, la barbe gelée et le nez vermeil. Mais, depuis l’extrême-onction, Aliona Gavrilovna ne s’intéressait plus au Père Noël. Elle posa une noix sur le papier buvard et murmura :
– La nuit de Noël, le Créateur rend visite aux créatures.
– Il viendra chez nous ? demanda Serge.
– Pas chez nous, mais à l’église. Chaque année, il se présente dans toutes les églises de l’univers. Il interroge les sacristains, les prêtres, les protoprêtres, les archiprêtres, les évêques, les archevêques, le métropolite. Il leur demande des nouvelles de leurs ouailles. Il dresse la liste des bons et des méchants dans un livre d’or à signet de soie verte…
À ces mots, elle rentra légèrement la tête dans les épaules. Son nez, marqué d’une mouche argentée, se fronça. Ses yeux devinrent profonds et sombres derrière les lunettes à verres bombés.
– Oui, dit-elle encore, il prend ses renseignements. Il fait ses comptes. Et il ne se trompe jamais. Quiconque a péché la nuit de Noël ira droit en enfer. Mais celui qui, cette nuit-là, a pu convertir un païen est assuré de vivre sa vie éternelle au paradis.
Elle bâilla et, selon son habitude, fit un signe de croix devant bouche pour empêcher le diable d’y entrer.
– Qu’est-ce que c’est qu’un païen ? demanda Serge.
– Un homme qui ne va jamais à l’église.
– Et comment peut-on le convertir ?
– En l’obligeant à aller à l’église.
– Je ne savais pas qu’il y avait des gens qui n’allaient jamais à l’église, dit Serge.
Aliona Gavrilovna fit entendre un ricanement de mépris sans desserrer les lèvres :
– Nous n’aurions pas assez de nos vingt doigts, mon poussin, pour compter tous les mécréants du village !
Un tremblement convulsif agita son menton duveteux et elle dit encore avec force :
– Race d’Hérode ! Que le loup les mange et s’étrangle ! Dieu est trop bon, trop patient avec eux ! Si j’étais à sa place… !
Elle s’interrompit, consciente du sacrilège, et de nouveau fit un signe de croix devant sa bouche.
– Est-ce que j’en connais, moi, des païens ? dit Serge.
– Qui n’en connaît pas ! Bien sûr que tu en connais !
Serge passa en revue, mentalement, les personnes de son entourage : maman, papa, le valet de chambre, la femme de chambre, le cocher, le jardinier. Au premier abord, aucun de ces visages ne paraissait marqué par la griffe du diable. Déçu, il cita d’autres noms : le vieux Doubakine, qui tenait la boutique d’épicerie, le berger communal Avséenko. Mais la nounou se récria :
– Que vas-tu chercher là, mon petit faucon ! Ce sont des chrétiens orthodoxes ! Ils volent bien un peu, par-ci, par-là, à droite, à gauche, par-devant, par-derrière, mais ils craignent Dieu qui est au-dessus de tout ce qui respire. Non, ce n’est pas sur eux qu’il faudrait jeter l’anathème.
Serge réfléchit encore, et, tout à coup, son visage s’éclaira. Il dit gaiement :
– Et Mélitone, nounou ? Mélitone, le garde forestier ?..
Il était sûr de la réponse. Aliona Gavrilovna eut un haut-le-corps et ses joues s’empourprèrent comme sous l’effet d’une gifle. Ravalant sa salive, elle marmotta :
– Celui-là, oui, celui-là est un vrai sans-Dieu ! Tu as mis le doigt sur l’âme la plus noire.
– Il ne va jamais à l’église, n’est-ce pas ?
– La dernière fois qu’il y est allé, c’était pour l’enterrement de sa femme, qui est morte du choléra, voilà bientôt cinq ans. Depuis, il s’est fâché contre Dieu. Il a jeté sa croix de baptême. Je l’ai vu cracher par terre devant le cortège des bannières saintes, lors de la fête de l’Intercession. Un monstre ! Il doit communier avec de la vodka et du hareng fumé, en disant que c’est là le sang et la chair du Rédempteur !
– Encore, nounou ! Raconte, raconte…
– Oh, il y a de quoi raconter sur lui. Mais de prononcer de pareilles horreurs casse les dents et dévie la langue…
Sur la table, il y avait un verre plein de thé tiède. Aliona Gavrilovna secoua la tête et but une gorgée d’infusion en faisant la grimace. Le porte-verre en argent, qui lui venait de son grand-oncle, s’ornait d’une inscription émaillée : « L’âme aussi souffre de la soif. »
– Mélitone a été appelé trois fois chez le commissaire de police, en ville, reprit-elle après s’être tamponné les lèvres avec un mouchoir à carreaux. Trois fois ! Pour avoir vendu de la vodka sans licence. Mais on ne l’a pas mis en prison. On aurait dû et on ne l’a pas fait. Quelque chose clochait dans la façon dont la loi était écrite. Le Malin qui le protège avait brouillé les lignes du livre sous le nez des juges. Quant à Fiokla, la femme du forgeron, qui l’avait dénoncé aux autorités, sais-tu ce qui s’est passé chez elle ? Ses deux vaches sont mortes, les cornes molles, la langue fendue et la queue nouée trois fois sur elle-même. Le père Hilarion est venu pour exorciser l’étable… On devrait chasser ce Mélitone à coups de fouet, à coups de pierres. Lorsque tout le monde fêtera la naissance du Christ, lui se roulera, ivre mort, sur sa couche, sale, hargneux, inutile comme un barbet de Satan !
La colère d’Aliona Gavrilovna était si véhémente que Serge, inquiet, tenta de détourner la conversation en parlant des cadeaux qu’il espérait recevoir le lendemain. Il avait demandé à ses parents un train mécanique ou une boîte de peinture grand format ; et ils avaient promis d’intercéder en sa faveur auprès du Père Noël. Peut-être nounou savait-elle si la commission avait été faite en haut lieu ? Dédaignant de répondre à cette question, Aliona Gavrilovna essuya ses lunettes et dit d’une voix nasale, désespérée :
– Tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants rêvent de recevoir des cadeaux le jour de la naissance du Christ. Mais qui en offre au Christ pour son anniversaire ? Il en attend de nous. Et nous les lui refusons, lâches et paresseux que nous sommes !
Pris au dépourvu par cette révélation, Serge reconnut avec tristesse que Jésus était bien à plaindre. Il eût aimé lui faire un présent. Mais comment deviner ce qui pourrait lui plaire ?
– Quels sont les cadeaux qui plaisent à Jésus-Christ ? demanda-t-il.
– Les âmes, dit Aliona Gavrilovna avec un reniflement pathétique.
– Et qu’est-ce qu’il en fait ? répliqua Serge. On ne peut pas jouer avec les âmes…
– Si, dit Aliona Gavrilovna.
Serge devint songeur. La tiédeur et la pénombre de la pièce l’incitaient à la somnolence, à l’affection, à la crédulité. Devant l’icône aux dorures écaillées, la flamme de la veilleuse tremblait comme un papillon. La neige s’était arrêtée de tomber. Au milieu de la cour vouée au crépuscule, le cocher et le jardinier construisaient une montagne de glace pour les glissades en traîneau. La voix de maman retentit dans le corridor :
– Serge, viens vite ! Je voudrais t’essayer ton costume…
La nuit, Serge dormit à peine, car le souvenir de sa conversation avec la nounou ne le laissait pas en repos. Les yeux écarquillés sur les ténèbres de la chambre, il s’abandonnait aux délices d’un espoir héroïque. Puisque Jésus souhaitait qu’on lui fît cadeau d’une âme à l’occasion de son anniversaire, pourquoi ne pas lui donner l’âme de Mélitone ? Amener Mélitone à l’église, c’était gagner le paradis à coup sûr. La promesse de vivre parmi les anges valait bien qu’on tentât une aventure aussi hasardeuse ! Il suffirait d’aller trouver le forestier, de lui expliquer son erreur, de le prendre par la main… Arrivé à ce point, Serge essaya d’évoquer le visage de Mélitone, qu’il avait vu, l’été dernier, lors d’une promenade au bord de l’étang, avec Aliona Gavrilovna. Aussitôt, il lui sembla qu’une pointe aiguë lui piquait le cœur. Sa mémoire lui restituait l’image d’un homme grand et laid, avec de longs bras de singe, une barbe noire emmêlée et des sourcils épais qui lui tombaient sur les yeux. À la seule idée de lui adresser la parole, Serge tremblait sous ses couvertures : « Et pourtant il le faut. Sa maison est au fond du bois, loin du village. J’irai. Je frapperai à sa porte. Je lui dirai très poliment que c’est Dieu qui m’envoie… » Sa gorge se serrait. Des fourmis couraient sur sa peau. Il se retourna au creux de son lit, comme pour chercher dans cette nouvelle position le surcroît de courage dont il avait besoin. « Il n’est peut-être pas aussi méchant qu’on le dit. C’est seulement parce qu’il a perdu sa femme qu’il s’est mis à boire et à cracher devant les images saintes… »
La nounou couchait dans la chambre de Serge, derrière un paravent. Il entendait sa respiration sifflante, engorgée, et le tintement du réveille-matin posé sur la table de nuit. Toute la maison dormait, tout le village, toute la terre. Mélitone lui-même, ogre velu et malodorant, devait, à cette heure-ci, ronfler le nez en l’air et la bouche ouverte.

« Faites, Jésus, que j’arrive à le convertir ! dit Serge à mi-voix. Faites qu’il m’écoute, qu’il me suive à l’église ! Comme ça, vous recevrez un cadeau pour Noël, et moi, le paradis pour toujours ! »
Apaisé par cette prière raisonnable, il s’assoupit, le visage enfoui dans son oreiller. Mais l’abominable Mélitone le visita en rêve. Serge rouvrit les yeux, poussa un faible cri.
– Nounou, nounou, viens vite ! J’ai fait un cauchemar !…
Derrière le paravent les ressorts du sommier grincèrent, une toux brève s’éleva. Aliona Gavrilovna dit d’une voix pâteuse :
– Ce n’est rien, mon coquelet. Ton ange gardien te protège. Serre ta croix de baptême dans ta main droite. Invoque saint Elie et saint Marc. Et le diable fuira, échaudé…
Serge serra sa croix de baptême dans sa main droite, invoqua saint Elie et saint Marc et, en effet, de toute la nuit, Mélitone n’osa plus troubler son sommeil.
Dès le lendemain matin, la maison prit un air de fête.
L’entrée du salon, où se trouvait l’arbre de Noël, était condamnée, mais l’odeur de la résine filtrait à travers les battants. Les meubles se reflétaient dans le parquet ciré comme dans un lac. Les poignées de porte resplendissaient tels des lingots d’or. Aliona Gavrilovna accrochait des roses en papier gaufré au-dessous des icônes. Affamée par le jeûne, l’œil hagard, la lippe pleurarde, elle courait d’une pièce à l’autre, et le bruit de ses jupons empesés faisait penser au glissement d’un navire à voiles. Autour d’elle s’agitait une domesticité endimanchée et joyeuse.
Tous portaient des chaussures neuves qui grinçaient. Le jardinier avait même noué à son cou, comme un monsieur, une cordelette à glands de velours noir. Le cuisinier jurait en préparant ses gâteaux dans la cuisine. Une femme de charge chantait en balayant la neige du perron. Papa, vêtu d’une robe de chambre en châle de Perse, les cheveux plats, la moustache parfumée, mordillait un cigare et disait à tout propos : « L’heure approche, l’heure approche, mes amis ! » Quant à maman, lorsqu’elle pénétra dans la salle à manger, Serge fut ébloui de la voir si belle, si blonde, si neuve, un sourire de fée sur le visage et un petit mouchoir en dentelle à la main. Cette apparition le confirma dans l’opinion que Noël était une fête exceptionnelle et qu’il fallait tenter l’impossible pour convertir Mélitone.
Les vêpres commençaient à six heures du soir. À trois heures trente, Serge se glissa dans le vestibule de la maison.
– Où vas-tu ? s’écria Aliona Gavrilovna, surgissant de l’office, le nez pointé, les lunettes étincelantes.
Serge rougit, baissa la tête, faillit éclater en sanglots.
– Je voulais me promener dans le jardin, dit-il enfin d’une voix mal assurée.
Dieu ne pouvait lui tenir rigueur de ses mensonges, puisque le salut de Mélitone était enjeu.
– Il est bien tard ! dit-elle. Tu ferais mieux de regarder un livre d’images en attendant que je t’habille.
– Rien que dix minutes !… Elle haussa les épaules :
– C’est bon ! Mais ne t’échauffe pas en courant comme une locomotive. Je ne veux pas avoir à te changer de linge…
Serge fut mortifié par ces paroles désobligeantes, mais ne laissa rien paraître de son dépit. Aliona Gavrilovna le traitait comme un enfant. « Plus tard elle comprendra, elle sera émerveillée, elle me demandera pardon pour tout, pour tout… » Tandis qu’il songeait à l’admiration que lui vaudrait sa victoire sur les forces obscures, la nounou lui passait aux pieds de petites bottes de feutre gris, l’aidait à revêtir une courte pelisse et enfonçait sur sa tête un bonnet en loutre à oreillons. Puis elle le poussa vers la porte, en disant :
– Dix minutes, pas plus…
– Non, non ! Pas plus ! Je te promets !…
Quand il atteignit la palissade du jardin un sentiment d’anxiété fit battre son cœur. Il se retourna. Personne aux fenêtres. Devant lui s’étendait une route blanche qui menait à l’étang. Il ouvrit le portillon, jeta un dernier regard sur la maison et se mit à courir en titubant dans la neige tassée.
Arrivé à l’étang, Serge quitta la route pour suivre un sentier mal tracé qui serpentait entre les buissons raidis de givre. En contrebas, dans un pli du terrain, brillait la coupole bleue de l’église, qui se trouvait à deux verstes du hameau. Le ciel était lourd et gris, gonflé d’une sale écume de nuages. Un vent plaintif soulevait par endroits des panaches de poudre blanche. La courbe des collines se doublait d’un halo laiteux. Dans l’ombre qui venait rapidement, toutes les masses solides s’animaient d’une vibration à peine perceptible qui effilochait leurs contours.
Serge connaissait son chemin : après la barrière, on tournait à droite, puis on longeait la lisière de la forêt jusqu’aux deux bouleaux foudroyés, et de là on s’enfonçait entre les arbres vers la clairière où se dressait la cabane de Mélitone.
– Pas moyen de se perdre ! dit-il à haute voix comme pour rassurer un compagnon imaginaire.
Il gravissait une pente douce. Ses bottes s’imprimaient en crissant dans la neige. Déjà il apercevait les premiers sapins, aux branches alourdies de parements farineux. Serrés côte à côte, ils formaient une muraille compacte dont les dentelures montaient haut dans le ciel. Subitement, leurs cimes frémirent, comme touchées par un appel secret. Un rideau de gaze flottante passa devant eux, puis un autre. Des risées de poussière diamantine glissaient dans l’air. Cela se traduisit d’abord par un décalage vertigineux des distances. Ce qui était proche devint éloigné, inaccessible, irréel. Les lignes s’estompaient, les volumes se diluaient, tout le paysage plongeait, à la renverse, dans le néant.
Pris de crainte, Serge voulut courir droit devant lui, mais une gifle de vent le cloua sur place. Une bouche invisible crachait sur la terre des fantasmagories de gemmes et de plumes, d’aiguilles et de guêpes blanches. Aveuglé par ce tournoiement de molécules scintillantes, l’enfant plissait les paupières, ouvrait les lèvres, happait au vol un parfum d’eau glacée. Il rassembla toute son énergie, fit deux ou trois pas en luttant contre la bourrasque. Dans quelque sens qu’il tournât la tête, il voyait la même giration de brumes. Plus de sapins, plus de sentier, plus de vallée, plus d’église, plus de nuages, le décor avait été balayé de la scène. Il cria une fois, deux fois, trois fois, mais sa voix tombait dans le vide. Qui pouvait l’entendre ? Il était seul, comme jamais encore il ne l’avait été. L’idée lui vint que Mélitone avait déchaîné la fureur des éléments pour l’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Dans l’espoir de conjurer le sort, il fit le signe de la croix. Sur le moment, il lui sembla que l’ouragan se calmait. Il y eut un silence de réflexion, un parti à prendre. Puis un regain de colère creva les outres du ciel. De nouveau la neige folle se rua en hurlant dans l’espace. Suffoqué, assourdi, Serge se remit en marche à contre-courant. Son visage était verni de gel. Des ruisseaux froids coulaient dans son cou, sur ses reins. Ses pieds ne lui appartenaient plus et se déplaçaient bêtement, d’une manière indépendante, incontrôlable. Il défaillait de fatigue et d’angoisse : « Et à la maison ? Que font-ils tous à la maison ? Ils sont affolés, ils m’appellent, ils me cherchent ! Mais quand je reviendrai ils n’auront pas le courage de me gronder. Ils me féliciteront même pour mon audace. Ils diront : « Serge est brave comme un officier ! »
Il buta contre une racine, tomba sur les genoux, se releva, les larmes aux yeux. Pourquoi son ange gardien ne venait-il pas, d’un coup d’aile, à son secours ? Mélitone était-il plus fort que l’envoyé de Dieu ? Ses mollets tremblaient. Le froid réduisait sa figure, fendait ses lèvres, suçait le sang de ses oreilles et rongeait ses mains jusqu’à l’os.
– Mélitone !
Il cria de toute sa poitrine et un filet de voix sortit de sa bouche. « Mieux vaut peut-être m’arrêter, me reposer, avant de continuer la route… » Il s’effondra dans la neige et se sentit mieux. Ses membres s’engourdissaient. Une étrange langueur pénétrait sa chair. Pour se distraire, il songea à l’arbre de Noël illuminé, aux visages extasiés des enfants, aux cadeaux ficelés avec des faveurs bleues et roses : un chemin de fer mécanique ou une boîte de peinture ? Peut-être même les deux ! « Comme ce sera bien ! Je m’installerai dans ma chambre pour peindre. Nounou me regardera en tricotant. Et, quand je me coucherai, je mettrai tous les jouets autour de moi, sur des chaises… Mais ce n’est pas le moment de dormir… Je me suis assez reposé… Debout !… »
Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent. Une fascination délectable le paralysait. Privé de l’arbre de Noël, il assistait à une fête plus surprenante encore que celle qui devait avoir lieu ce soir, à la maison.
Qu’étaient les boules de verre soufflé, les bougies multicolores, les noix argentées, les pétards à jupons de dentelle et les étoiles en carton auprès de l’extraordinaire mirage qui, en cet instant même, se déroulait devant ses yeux ! Pour lui seul, les génies de la neige donnaient un spectacle. Des flocons blancs exécutaient dans l’air une danse très compliquée. Le sol était tapissé de diamants. Des étincelles bleues s’allumaient, çà et là, se déplaçaient, clignotaient, échangeaient des signaux incompréhensibles. Et le vent chantait comme un chœur d’église. N’était-ce pas une barbe grise qui soulevait ce rideau de brume ? Et quelle était cette main poudrée de sel qui agitait des grelots ? Et d’où venait cette toupie phosphorescente qui tournait sur elle-même, entre ciel et terre ? Des laquais vêtus de blanc apportaient des breuvages sur des plateaux de nacre et d’ivoire. Un cuisinier, au bonnet amidonné, découpait des tranches de gâteaux dans la glace. Tous les invités étaient des moutons poudrés au frimas. Rien qu’à les voir se presser autour de lui, Serge avait envie de les embrasser et de rire. Il allongea les doigts, palpa un beignet de neige, le porta à ses lèvres. Mille épingles lui piquèrent la langue. Un peu d’eau coula dans sa gorge. Des mains douces, fraîches, frôleuses le bordaient dans son lit, lui caressaient le front, le bénissaient d’un rapide signe de croix. Le poêle en faïence ronronnait, digérait ses houilles friables. La flamme bleue de la veilleuse palpitait seule au firmament.
Un choc violent l’éveilla. Quelqu’un lui secouait l’épaule. Il fit un effort pour décoller ses paupières. La tempête s’était apaisée. Un rayon de lune éclairait la cime des sapins. Sur l’écran du ciel se découpait la stature d’un homme seul et debout. Il portait une pelisse en peau de mouton, serrée à la taille. Un bonnet de fourrure lui emboîtait le crâne jusqu’aux oreilles. De cet amas de laine bouclée émergeait une barbe noire et hirsute, comme un balai de ramoneur. Serge reconnut Mélitone, voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche.
– Qu’est-ce que tu fiches là, morveux ? demanda Mélitone. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Tu n’es pas mort, tout de même ? Dis, tu n’es pas mort ?
Sa voix était menaçante. « Il va me battre », pensa Serge. Mais cette idée ne l’effrayait pas. Son esprit et son corps étaient incapables de la moindre révolte.
– Ah ! Misère ! gronda Mélitone. Et Timothée qui a pris mon traîneau ! Quand le malheur arrive, ouvre-lui grand la porte ! Que veux-tu que je fasse de toi, graine tombée ? Allons, bouge, bouge ! Non ? Ça ne va pas mieux ?
Il se baissa en jurant, saisit l’enfant à pleines mains et le souleva, aisément, comme un fagot. Serré contre la poitrine robuste de Mélitone, Serge sentait sur sa figure une odeur aigre d’alcool et de suint. Une barbe dure lui chatouillait la joue. Sous des sourcils haillonneux des prunelles fixes, vitreuses, le considéraient méchamment.
– Il ne manquait plus que ça ! reprit Mélitone. Un perdreau gelé ! Que le diable t’emporte ! Heureusement que tu ne pèses pas lourd !
Il marchait à longues enjambées dans la neige qui cédait un peu, à chaque pas. Ses épaules roulaient puissamment. Sa respiration sortait en vapeur par sa bouche et par ses narines. Blotti dans cette chaleur animale, Serge perdait la connaissance du temps et du lieu. Il se rappelait bien qu’il devait dire quelque chose de très important à Mélitone. Mais il ne savait plus quoi au juste. Cahoté, bercé, il entendait confusément Mélitone qui parlait tout seul :
– Et où aller avec cette neige ?… Tous des fils de chiens !
Il eut un hoquet d’ivrogne, chancela, reprit son équilibre et se mit à chantonner d’une voix enrouée. Ce n’était pas une berceuse et pourtant Serge en éprouvait un début d’apaisement.
Des collines blanches défilaient à droite, à gauche, comme les édredons d’un dortoir. Quelques étoiles brillaient au ciel. Au creux d’un vallon, apparurent les premières lumières vivantes. Mélitone déposa Serge sur le sol, lui frictionna le visage avec de la neige, souffla, éructa, cracha et reprit son fardeau en geignant :
– Ah ! Je devrais te laisser là, mauvaise viande !
Ces paroles résonnèrent aux oreilles de Serge comme une déclaration d’amour. De tout son poids il glissait dans une bienheureuse inconscience. Un voile grisâtre brouillait son regard. Il ne vit plus rien, tout à coup. Il naviguait en barque, sur un océan noir comme l’encre. Les secousses devenaient de plus en plus violentes. On approchait du port. Des exclamations se croisaient dans la nuit :
– Qu’est-ce que tu viens faire ici, Mélitone ?
– Ce n’est pas ta place !
– Regardez le gamin ! Il est gelé, ma parole !
– Je l’ai déniché près de l’étang, répliqua la voix bourrue de Mélitone. Il s’était perdu, sans doute. Où le porter ? Le village était encore loin. Et ici j’étais sûr de trouver du monde. Alors, voilà, je l’ai pris et j’ai marché vers les lumières. Y en a-t-il un parmi vous qui le connaisse, bonnes gens ?
– Non… non… Il me semble bien l’avoir déjà vu quelque part, mais je ne sais pas à qui il est…
– Qu’est-ce que je vais faire, moi ? reprit Mélitone. Continuer jusqu’aux premières maisons ? Il me faut un traîneau pour ça ? Et j’ai prêté le mien à Timothée avant-hier…
– Demande-lui de te le rendre.
– Où est-il, Timothée ?
– À l’intérieur… D’ailleurs les parents du mioche y sont aussi, peut-être… Entre donc…
– Ne poussez pas !
– Silence ! Chut ! Chut !
– Mais dégagez donc la porte ! Vous ne voyez pas que le petit est malade !
Soudain, comme l’eau se précipite par une vanne ouverte, un chant grave, solennel, assourdissant, déferla sur la tête de Serge. Il tressaillit, rouvrit les yeux, et le cœur lui manqua. Par quel miracle se trouvait-il dans l’église de Pokoïnoié ? Tous les cierges étaient allumés. Une foule compacte se pressait entre les murs aux fresques décolorées. L’air tiède, chargé de fumées, vibrait au son d’un cantique glorieux. Les vêpres de Noël ! Mélitone s’était arrêté près de la porte et parlait à un petit moujik voûté, noué, à la barbe couleur de ficelle :
– Tu n’as pas vu Timothée ?
– Non.
– Il a mon traîneau et maintenant j’en ai besoin pour ramener le gosse au village…
Des gens indignés se retournaient sur les deux bavards. Une vieille femme en fichu jeta sur Mélitone un regard de volaille méchante, fit le signe de croix et, apercevant l’enfant, changea de visage.
– Mais, Dieu me pardonne, c’est le petit garçon des Borissov ! s’écria-t-elle. Ils ne sont pas venus à la messe, les pauvres ! Ils le cherchent partout ! Vite, il faut le leur rapporter !
– Quels Borissov ? demanda Mélitone. Ceux de la grande maison blanche ?
– Mais oui ! J’ai rencontré Aliona Gavrilovna tout à l’heure. Elle pleure comme une fontaine ! Stéphane le jardinier est ici avec son traîneau… Regarde… Le voilà, près du pilier… Fais-lui signe…
Un élan de joie ébranla Serge de la nuque aux talons. Son cœur se dilatait. Son visage flambait, comme touché par un rayon de soleil. Il leva son regard sur Mélitone, si grand, si fort, qui le tenait toujours serré dans ses bras. La figure du forestier était crispée par une expression de méfiance têtue. Des glaçons fondaient dans sa barbe noire. Son nez violacé aux narines béantes, humait avec répulsion le parfum de l’encens.
– Tu peux me lâcher, Mélitone, murmura Serge.
– Ah ! grommela Mélitone. Tu te réveilles, marmotte ! Viens je vais te conduire chez toi…
Il le posa à terre. Le chœur entonna : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Alors Serge prit la main du forestier et, se dressant sur la pointe des pieds, dit encore :
– Ôte ton chapeau, Mélitone, nous sommes à l’église.
Et Mélitone ôta son chapeau.

